Le geste est délicat, la voix est douce, empreinte de fraîcheur. Les mots de Fanny Picard sont posés, mûris, choisis. Mais sa détermination est sans faille. La finance, pour la patronne du fonds Alter Equity, est un outil. Car, depuis toujours, cette fille de scientifiques, cartésienne et cérébrale, n'a qu'une idée en tête : contribuer à rendre le monde meilleur.
Jeune, elle voulait d'ailleurs devenir présidente de la République. Quelque 41,5 millions d'euros plus tard, son fonds d'investissement éthique finance huit sociétés, dont les spécialités vont du maquillage bio à l'économie de carburant des avions en passant par le recyclage de téléphones portables. « Je voulais construire un modèle d'investissement soutenant l'intérêt général dans ses dimensions sociale et environnementale tout en permettant une rentabilité ", souligne cette ancienne de Rothschild & Cie, passée par Danone, Cegetel et Wendel, une lueur grave dans le regard.
Il faut dire que, côté valeurs, Fanny Picard a été à bonne école, avec deux grands-pères résistants. L'un d'eux, André Weil, compagnon de la Libération, fut notamment chargé par le général de Gaulle de gérer le Lutetia au retour des déportés. L'autre, René Picard, chimiste, était un communiste fervent. « Ma représentation du bien et du mal n'a jamais été abstraite. J'ai moins grandi dans les contes et dans les livres de la Bibliothèque verte que dans les ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale ! », dit-elle. Un chignon sage, quelques perles discrètes, une robe pâle et unie : « Elle est raffinée, raconte Saïd Hammouche, fondateur du cabinet de recrutement spécialisé dans la promotion de la diversité Mosaik RH, qu'elle a contribué à développer dès 2008. Et elle est d'une extrême rigueur. "
De Rothschild à Danone
Et si cette fille d'une chercheuse en économie rurale et d'un physicien nucléaire a choisi la finance, c'est pour se donner les moyens de ses idéaux. Sans se douter combien l'art des fusions-acquisitions serait chronophage. D'ailleurs, elle a dû renoncer à conduire en 1995 une liste pour les municipales dans l'Oise, où se trouve sa maison de famille. Incompatible avec ses journées d'analyste dans une banque d'affaires.
Car cette mère d'un petit garçon, qui a renoncé à entrer à la London School of Economics pour rester auprès de son père malade, a fait, après l'Essec, son premier stage chez Lazard. « A l'époque, dans la banque d'affaires, il y avait Lazard, Lazard et Lazard ", raconte-t-elle.
C'était en 1991. Fascinée par la chute du Mur, elle voulait travailler pour une société présente en Europe de l'Est. « J'ai fait le siège de Danone. J'ai dû appeler 40 fois, sourit-elle. Et j'ai fini par décrocher un stage au département fusions-acquisitions. » Son chef, Lionel Zinsou, futur Premier ministre du Bénin, lui conseille alors de parfaire son savoir-faire dans une banque. Ce sera Rothschild pendant quatre ans. Avant de plonger dans la technologie en rejoignant, dès 1996, Cegetel, en tant que bras droit du directeur financier.
En 1998, le directeur de la stratégie et du développement de Danone, un certain Emmanuel Faber l'embauche. Bientôt, elle pilote les fusions et acquisitions sur l'Europe de l'Ouest et l'Amérique du Nord. « C'était l'occasion de participer à une incroyable aventure industrielle », se souvient-elle. Mais lorsqu'Emmanuel Faber part à la direction financière, elle a trente ans. Et le moment est venu, pour elle, de donner un coup de frein à un rythme effréné. S'ensuit une année sabbatique où elle réfléchit aux moyens de lutter contre les discriminations. « Je ne supporte pas le racisme ou la pensée qui n'intègre pas la complexité des choses », dit-elle. Elle songe, un temps, à faire le tour des écoles pour former les élèves à la tolérance, mais Lucie et Raymond Aubrac la dissuadent de poursuivre un projet si vaste. L'année suivante, en 2002, elle prend la direction des opérations financières de Wendel. « Peu à peu, j'ai eu envie de tracer ma propre voie », dit cette intellectuelle, férue de Julien Gracq.
Elle aura l'idée d'un fonds éthique dès 2007. Perfectionniste, impatiente mais incroyablement persévérante, Fanny Picard mettra près de sept ans à faire qu'Alter Equity voie enfin le jour en 2013. « En 2008, les marchés se sont fermés. Dans la finance, pour que vos propos soient audibles, il ne faut surtout pas voir les gens au mauvais moment », note la dirigeante, qui a reçu le prix Espoir de la femme d'influence économique en 2015. Son combat ? « Convaincre les acteurs des marchés financiers que l'entreprise peut être à la fois rentable et responsable. Et qu'il le faut, car le niveau de risque est majeur et menace, à terme, la prospérité. » Pas simple. « Nous sommes sur une ligne de crête entre la philanthropie, l'économie sociale et solidaire et l'économie de marché », poursuit cette passionnée de meubles et de jardinage, qui aime marier le mobilier Louis XVI à des meubles en plastique. Son quotidien n'est pas si éloigné de ses rêves politiques : « La politique ne se limite pas aux fonctions régaliennes ! dit-elle. On peut avoir une action sur le monde en dehors de l'univers des élus. "
Par Laurance N'Kaoua